Pourquoi devrions-nous être Charlie ?

Peut-être devrait-on se poser cette question, sans relâche et jusqu’à obtention d’une réponse, depuis l’attentat…
Il ne s’agit absolument pas de questionner la légitime colère soulevée suite au sanglant meurtre d’innocents. Ni de remettre en cause l’indispensable notion de liberté d’expression. Seulement de s’interroger sur les raisons qui nous poussent à adopter ce symbole.
Car chacun peut et doit bien évidemment rester libre d’exprimer ce qu’il pense, du Front de Gauche au National, du polythéiste à l’athéiste, du libéral à l’altermondialiste, de la joviale jeunesse à la valétudinaire vieillesse, usant de la finesse d’un Devos aux balourdises d’un Bigard, et ce tant qu’il n’appelle pas à la haine ou à la violence.

 

Mais où est Charlie ?

Cependant, ce mouvement pose question…
Il aura suffit qu’une personne émette l’idée originale de ce slogan fort,  » Je suis Charlie « , pour que la majorité de la population suive, au nom de la liberté d’expression assassinée. Alors même que nous remettons rarement en cause les contenus pourtant fortement partisans qui nous sont soumis quotidiennement; et sans compter la censure que nous nous infligeons bien souvent, en sélectionnant soigneusement les médias qui nous ressemblent…
De là à nous taxer d’hypocrisie, il n’y a qu’un pas !

Sentons-nous confusément, malgré notre possible incapacité à penser par nous même, qu’il faut quelqu’un pour tenir ce flambeau à notre place ? Peut-être le ramassons-nous simplement pour le lever bien haut, avec le vif espoir qu’il soit aperçu et qu’un autre s’en empare de nouveau ? Au risque que les premiers sur place soient les requins de la politique, afin de détourner cette énergie comme ceux de la finance le font pour les causes environnementales les plus nobles…
Ce mouvement est-il un mécanisme d’autodéfense fondamentalement obséquieux, au but inavouable de soulager notre conscience du poids moral de notre apathie habituellement chronique ? Comme ces dons fais par Internet – contre la faim dans le monde, pour la planète ou par dessus la jambe -, sans qu’on modifie pour autant nos habitudes commerciales, alimentaires et le gaspillage indécent qui en découle.
On fronce les sourcils, on beugle un peu, on lève temporairement un doigt vindicatif face à l’injustice !.. Et puis notre attention est finalement happée, notre énergie sapée, tour à tour par la nounou du chien de Paris Hilton, un catalogue de produits connectés en vogue, le probable botoxage fessier de Kim Kardashian, la dernière saison de Kho Lanta ou une double naissance princière sur un rocher, car il serait indécent pour un prince de venir au monde dans un choux, voyons ! Un peu de sens commun, s’il vous plait…

Est-ce enfin le signe de notre éveil à la conscience, ou une nouvelle preuve de notre atavique panurgisme ?
Lorsqu’on observe le méprit dont témoigne parfois ce mouvement face à ceux qui ne se sentent pas concernés par les manifestations publiques de deuil et refusent de voir leur espace privé envahit par les chaines de mails et de SMS – quelles que soient leurs raisons et bien qu’ils ne soient pas forcément moins révolté que ceux qui occupent les rues -, on est en droit de s’interroger.

Les foules sont chargées d’une énergie enivrante et le sentiment de cohésion qui en surgit est parfois positif, surtout en ces temps de crises et de division, fortement encouragées – organisées ? – par un leadership politique et financier prompt à profiter du chaos pour mieux nous régenter. Mais ces mouvements sont aussi, très souvent, de grands pourvoyeurs de pensée unique. Perdu dans la masse des clones, le risque est grand que nous finissions par nous poser durablement cette question qui hante toujours tant de jeunes esprits :  » Mais où est Charlie ?  »
Où est l’esprit contestataire, productif et inventif, original et curieux, critique et polémique, mais toujours ouvert et compréhensif qui devrait être en chacun de nous, au quotidien, et pas seulement en ce symbole ponctuel qu’est devenu le drame de Charlie ?

Soyons Paul et Francine, David et Adifa, Brünhild et Hildebert, Rachid et Boussaïna, Alvaro et Rafaela, Vladimir et Milena, Kimati et Olukêmi
Soyons avec Charlie, ne soyons pas Charlie.
Aidons-nous, soutenons-nous, parlons-en, luttons pour la libre expression, mais toujours en étant nous-même, en pensant par nous-même.
Laissons Charlie faire son deuil, se réinventer et se reconstruire.

Charlie est mort ? Vive Charlie !
Quand à nous, on a encore beaucoup à faire…

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